002        Ce n'était pas un rêve, c'était la réalité : la voiture montait dans la forêt, on voyait la plaine au loin, et puis à un moment, juste les montagnes-collines, les arbres, les prés et les petits villages qu'on traversait. Le Rocher se détachait sur le ciel bleu mais doux de dix-huit heures, majestueux, au loin. Et on est arrivé à destination, au village.

       Elle est un peu en hauteur par rapport aux autres de la rue, comme un domaine. A l'avant, de petits bouquets de fleurs sauvages violettes, roses, jaunes, poussent dans l'herbe du jardin. Un escalier en pierre un peu esquinté mais charmant mène à l'entrée. Une grande terrasse encadre la porte. D'ailleurs, il n'y a pas qu'une porte, il y en a deux : quand on entre ici, on entre dans un nouveau monde. La première est ordinaire, la seconde est une arcade en bois. Le parquet en chêne offre des appuis doux sous les pieds. A peine dans le salon, on est attiré par une lumière : celle de la véranda. La rue, les escaliers en pierre, la terrasse, l'entrée, le salon, la véranda, tout va si vite dans mon souvenir et... le jardin. Il est interminable ; je n'en vois même pas le bout. Le grillage se fond si bien dans le décor, que l'on dirait qu'il n'est même pas fermé. Tout au bout trônent trois immenses sapins comme des protecteurs. Au-delà, l'horizon est décoré d'un verger. Juste un verger, avec quelques arbres éparses. Ce n'est pas un rêve, c'est la réalité. Quand on se retourne, on voit la maison toute petite. La vue du jardin est parsemée de pommiers, de cerisiers et de cassis qui offrent, dit-on, des fruits à n'en plus savoir quoi faire. 

       Je l'ai entendu dire "elle est à toi de toutes façons". J'ai imaginé l'escalier refait, et les photos d'avant/après. J'ai eu des visions de futur. Quelque chose m'a traversée. Quelque chose qui m'a dit qu'elle était là, la vie. C'était comme un frisson, une évidence, plus fort que moi. J'ai senti un courant d'air. J'aimerais qu'on se batte, pour que rien ni personne ne décide de l'endroit où doit se faire notre vie, nous catapulte là où il faut être et pas là où on a envie et décidé d'être.

       Le village était calme. Des moutons paissaient dans un petit pré voisin. Je cueuillais des poignées d'herbe grasse, et en relevant la tête je voyais ce gros museau noir-brun, ces grands yeux noirs, ces oreilles en arrière et presque un sourire. L'imposant cheval de traite attendait avec une impatience qui tenait de la joie que je lui donne sa friandise. Il était très gros et trapu, une force tranquille, presque irréel. Il l'a prise avec délicatesse et a disparu derrière les arbres. Ce n'était pas un rêve.